Être de gauche

La stratégie de Macron l’a conduit à détruire ou réduire le Parti socialiste et les autres partis de gauche. Pourtant il n’a pas décidé d’opter pour un « Ni droite ni gauche », évidemment peu recommandable pour qui a déjà lu un livre d’histoire politique contemporaine, mais pour un, parait-il, nouveau « Et de droite et de gauche ».

Ce choix n’est cependant en rien une innovation sur le plan politique. Cela fait longtemps que les gouvernements (de droite comme de gauche) mènent des politiques de droite et de gauche, le plus souvent d’ailleurs des politiques de droite. Mais la réussite de la stratégie de Macron, en associant politique « de droite, du centre et de gauche » et destruction des partis de gauche, crée une situation nouvelle : comment mener une politique, même partiellement de gauche, en l’absence de partis de gauche ; qui peut la mener ?

Cette question en signifie une autre pour les citoyens ou les personnes de gauche : peut-on être de gauche en l’absence d’un parti à gauche ?

On sait qu’à l’origine, la gauche est une notion objective : est de gauche qui est à gauche. La position à gauche dans l’Assemblée nationale, avant d’être symbolique, relève de la pratique organisationnelle. Les jacobins et autres, ayant préparé les séances parlementaires, notamment au sein des clubs, décident de se retrouver à la gauche de Clermont Tonnerre, le président de l’Assemblée, pour se concerter, prendre la parole, soutenir leurs orateurs…

Au XXème siècle, Lénine a donné la formule la plus extrême et la plus influente de la prépondérance de l’organisation sur la conscience, de l’objectivité sur la subjectivité, de l’être-à-gauche sur l’être-de-gauche. Il impose cette conception expéditive, développée dans « Que faire ? », selon laquelle, de leur propre mouvement, les ouvriers ne peuvent pas aller au-delà d’une politique bourgeoise : le trade-unionisme, le syndicalisme est la politique de la bourgeoisie libérale. Les intellectuels ne sont pas mieux lotis, puisque leur théorie, si elle ne fusionne pas avec le mouvement ouvrier grâce au parti, ne peut leur permettre d’accéder à la conscience politique.

Une telle conception n’a pas seulement défiguré définitivement le mouvement ouvrier ; elle a largement compromis les conceptions des principaux partis de gauche qui tous soutiennent la prépondérance de l’organisation sur la subjectivité, de l’être-à-gauche sur l’être-de-gauche. On vante moins la puissance quasiment religieuse du parti, mais on insiste sur les élections, la prise de pouvoirs locaux ou centraux, l’expérience de la gestion ou la participation au mouvement social. Et on croit toujours dur comme fer à la nécessité de telles expériences pratiques pour la formation d’une subjectivité de gauche.

Après Mai 68, et en dépit de toutes les évidences contraires, un grand nombre de jeunes gens politisés n’ont rien trouvé de mieux pour prouver leur bonne foi que de « s’engager » pour « militer » au service d’innombrables organisations, les « groupuscules », avec pour seul effet d’accompagner le grand enterrement du mouvement ouvrier.

Aujourd’hui encore beaucoup de politiques persistent à ne jurer que par l’organisation.  Il suffit de voir comment Benoît Hamon, dont chacun a pu mesurer les qualités stratégiques, ou Anne Hidalgo, qui avait préféré opter pour Vincent Peillon, se précipitent pour nous annoncer la création de ces nouvelles et admirables organisations dont nous ne saurions nous passer.

En sens inverse, aussi, il faut rappeler comment la gauche dans son ensemble, renouvelant l’erreur de l’après 68, est passé à côté du mouvement magistral Je-suis-Charlie, mouvement qui avait précisément institué sa méfiance à l’égard des organisations comme une des principales conditions de l’expression de sa subjectivité collective.

C’est qu’en réalité, la relation entre l’organisation et la subjectivité est devenue depuis longtemps un problème pour les gens de gauche. Pour la plupart, cette relation est devenue mauvaise, contradictoire, schizophrénique. Tout en se considérant « de gauche », ils ne se retrouvent pas dans le comportement des organisations situées à gauche ou dirigées par elle, et encore moins dans leurs dirigeants. Ce conflit est devenu une des pièces maîtresses de ce que nous appelons la « question des hommes », le discrédit des gens de pouvoir, qui s’exprime ailleurs par le dégagisme ou le « tous pourris » des extrémistes. Les citoyens, ou les personnes de gauche en étaient arrivés à détester et mépriser les dirigeants situés à gauche.

Le succès de la stratégie de Macron ne pourra pas ne pas défaire ce nœud entre subjectivité et organisation, être de gauche et être à gauche. La subjectivité de gauche n’a pas disparu. Elle n’attend que de s’exprimer sous une forme nouvelle, une culture de gauche libérée de l’hypothèque partidaire.

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