La réussite et le ressentiment (3) la question des hommes

Suite et fin de notre série de trois articles sur les élections « La réussite et le ressentiment »

 

Les législatives : ni tsunami, ni vague,

mais succès de la stratégie de désagrégation

Alea jacta est. Quels que soient les résultats du deuxième tour des législatives, le nouveau cadre de la vie politique nationale a été posé par le résultat du premier, qui traduit une des décisions politiques les plus importantes prises par le corps électoral depuis longtemps. Les Français auraient pu rectifier peu ou prou l’élection présidentielle, ou, en sens inverse, suivant la macromanie médiatique, amplifier par un vote positif le succès de la présidentielle. Ils n’en ont rien fait.

L’instrument de cette décision politique majeure des électeurs a été une abstention élevée à 51,29%. Il est particulièrement superficiel de confondre les explications immédiates, comme la lassitude électorale, avec le sens profond de cette abstention si évidemment politique. Et, pour percevoir ce sens, il faut accepter d’écouter ce qu’ont dit les électeurs, les uns et les autres.

Les électeurs du PS sont les seuls à s’être déplacés aussi nombreux aux législatives qu’au premier tour de la présidentielle. Mais le vote pour Hamon, à l’issue d’une campagne calamiteuse, se situait à un niveau tellement bas qu’on peut bien ici parler de punition collective : les électeurs ne veulent plus du PS et cela à un tel point que même les candidats qui n’ont pas eu en face d’eux de représentants d’En Marche sont en situation difficile. Le PS qui avait reçu 7 618 326 voix (29,35%) au premier tour des législatives de 2012, n’en a plus que 1 685 773 (7,44%) en 2017.

La droite formera le principal parti d’opposition ; elle a dépassé le FN en nombre de voix. Néanmoins elle en perd beaucoup : Fillon avait obtenu 7 213 797 voix (20,01% des suffrages exprimés) ; les Républicains n’en obtiennent pas la moitié, 3 573 366 (15,77%) ; au premier tour des législatives de 2012, la droite recueillait 8 994 349 voix. Notez comme les pourcentages sont ici trompeurs. On se souvient à peine que la droite a pu, au lendemain du succès d’Emmanuel Macron, espérer une cohabitation. Comme elle risque fort de se diviser à l’Assemblée, sa place « naturelle » dans l’alternance est menacée.

Pour la droite comme pour la gauche, le premier tour des législatives a confirmé les présidentielles. La nouveauté tient au recul des extrêmes. La France insoumise perd quatre millions d’électeurs : 7 060 885 (19,58% des suffrages exprimés) à la présidentielle, 2 497 661 (11,02%) au premier tour des législatives. Cependant le résultat de la France insoumise aux législatives est en progrès par rapport à 2012 (1 793 192 soit 6,91%). La possibilité pour ce mouvement de devenir la principale force d’opposition de gauche reste ouverte.

Le plus étonnant est le recul du FN qui perd 4 688 901 voix, passant de 7 679 493 (21,30%) à 2 990 592 (13,20%). Beaucoup de commentateurs insistent sur la mauvaise prestation de Marine Le Pen face à Macron ; mais cela n’explique pas pourquoi le score du FN a autant baissé, non pas au deuxième tour des présidentielles, mais après. Le FN fait moins bien qu’aux législatives de 2012 (3 528 663 voix, soit 13,60%). Une des explications rassurantes fréquemment données à propos du FN était la théorie du « plafond de verre » ; mais on entrevoit ici la possibilité de faire reculer sensiblement l’extrême droite qui ne pourra plus se présenter comme le deuxième parti de France : contrairement à ce qui est souvent avancé, son électorat est loin d’être particulièrement fidèle, ce que Collard n’a pas manqué de remarquer.

Le nombre d’électeurs d’En Marche a diminué de mai à juin, passant de 8 657 326 (24,01%) à 7 323 028 électeurs (32,32% en agrégeant les électeurs Modem). Devant la débâcle de ses concurrents, ces pertes limitées font figure de succès et suffiront à lui assurer une majorité confortable à l’Assemblée nationale. Mais, contrairement à ce que le bourrage de crâne a réussi à imposer, il n’y eut ni tsunami, ni vague, juste une petite marée descendante. Le nombre de voix de la République en marche, dans la situation d’un premier tour des législatives confirmant un choix de président, est le plus faible des quatre dernières élections (2002, 2007, 2012 et 2017). Dans un article précédent, nous avions évalué à 15% des électeurs, la part de Français qui adhéraient au programme socio-libéral et au projet de Macron. Il est saisissant de réaliser qu’avec 15,39% (REM et Modem) des électeurs inscrits au premier tour des législatives, les pro-Macron disposeront d’une telle hégémonie politique.

Cependant cette majorité parlementaire est absolument légitime même si le système électoral est pour le moins discutable du point de vue de la représentativité. Car ce n’est pas le scrutin seul qui transformera en majorité parlementaire écrasante les voix pro-Macron ; c’est, d’abord et avant tout, l’effondrement du PS et le recul brutal des trois autres forces. Macron a fait preuve d’une clairvoyance stratégique supérieure, non pas en prévoyant les difficultés du PS, ce qui n’était pas trop difficile, mais en comprenant que la droite elle-même pouvait être circonvenue. Il est moins sûr qu’il ait prévu l’ampleur du désaveu des deux partis dominants, ni que l’horizon se dégagerait aussi clairement du côté du FN et de France insoumise. Le système s’est révélé encore plus vermoulu qu’il ne le pensait. Mais dans l’ensemble sa stratégie de désagrégation brutale du cadre politique a été clairement confirmée. Le plus souvent la politique des nouveaux partis est de se construire par étapes contrôlées permettant d’accumuler des forces pour préparer la prise du pouvoir. Macron a fait exactement le contraire et il a réussi.

Le renouvellement et la question des hommes

Les électeurs qui sont passés du PS à En Marche dès les présidentielles, les abstentionnistes qu’ils soient anciens électeurs de Fillon, Le Pen ou Mélenchon, ont accepté de donner carte blanche à Macron pour renouveler le « système », c’est-à-dire concrètement pour évacuer les hommes qu’il faisait vivre. Certains électeurs ne voulaient plus de cette politique ; certains autres ne voulaient plus de ce système ; mais la quasi-totalité du corps électoral ne supportait plus ces hommes et ces femmes politiques et l’a exprimé soit par le vote Macron, soit par l’abstention.

Macron a senti que le désir de renouvellement des Français portait d’abord sur les hommes. En France le discrédit de la classe dirigeante est profond, massif et ancien. La population méprise les politiques, mais aussi les médiatiques ; elle n’aime ni les patrons ni les technocrates. Ce discrédit combine plusieurs thèmes : l’incompétence, le fonctionnement oligarchique, la coupure avec le peuple. Mais on pourrait la résumer par une formule : même quand une orientation politique est bonne, on ne trouve pas d’hommes pour l’appliquer. La question politique centrale est devenue la question des hommes.

Pour des raisons évidentes, le PS et les Républicains ne pouvaient pas entendre ce que disaient partout les Français. Ils adoptaient sur la question des hommes l’attitude arrogante des professionnels poussée jusqu’à la folie par Fillon. Ce faisant ils ne pouvaient que manifester leur absence piteuse de connaissance historique, même limitée à un usage strictement professionnel : la question des hommes a toujours été une de ces grandes questions qui font tomber les régimes. « Ne prétends pas gouverner les autres si tu ne te gouvernes pas toi-même ». La démocratie est précisément ce régime politique qui exige des citoyens en général, mais, évidemment d’abord, des responsables, cette culture de soi, ou, pour parler comme Orwell, cette décence commune. Sur ce plan, depuis une cinquantaine d’années, les Français ont été servis : népotisme, prévarication, corruption, favoritisme, parasitisme, déloyauté, traitrise, mensonge éhonté, logorrhée, absence de contrôle de soi, obsession sexuelle, phobie administrative, exhibitionnisme, vulgarité, la vie publique et privée des professionnels de la politique est un palmarès d’indécences.

Tout cela ne pouvait durer. Le FN avait construit son succès sur le thème du « tous pourris » ; Mélenchon avait repris le thème du « dégagisme ». Mais c’est Macron qui est apparu le plus crédible sur la question des hommes. En ne se contentant pas d’une loi, ou d’une proclamation purement verbale, en articulant nouveau mouvement, nouveaux candidats et refus des compromis, il a réussi à mettre en scène la question des hommes et de leur renouvellement.

Traiter la question des hommes, tel est donc le mandat que les Français ont confié à Macron ; ce sont ses bottes de sept lieux ; elles transforment en écrasante majorité parlementaire le petit vote d’adhésion de 15% des électeurs au social libéralisme, à la troisième voie, à la politique macronienne quelle qu’elle soit. Ce sera aussi la base de ses futures difficultés, bien au-delà des petits trafics de Richard Ferrand ou des détournements bureaucratiques du Modem. La question des hommes est une boîte de Pandore que la population ne laissera pas se refermer ni rapidement ni facilement.

Faire reculer le Front national

Dans l’immédiat, ce renouvellement des hommes joue un rôle clé dans l’opposition au Front national qui campait sur son monopole de dénonciation du système. Indiscutablement la légitimité politique de Macron s’est construite ici : nous éviter un face-à-face Fillon-Le Pen; prendre au Front national la position de tête qui lui était destinée; affronter avec succès Marine Le Pen dans le débat entre-deux-tours.

Le parti de la réussite a fait reculer le parti du ressentiment. Mais le ressentiment demeure. Une nouvelle fois, il faut saluer ce succès de la démocratie française, l’extrême droite nationaliste se voit barrer la route du pouvoir. Mais le succès de son idéologie dans la population est intact bien au-delà du score pourtant élevé de Marine Le Pen.

Dans son discours devant la pyramide du Louvre, s’adressant aux électeurs frontistes, Emmanuel Macron a déclaré « Je ferai tout pour faire disparaître les raisons de voter pour les extrêmes ». Comme nous l’avons montré dans notre analyse de ses difficultés à reconnaître l’ampleur du « vote contre », il a d’abord essayé de soutenir que les mesures de son programme permettant de supprimer les bases de l’extrémisme, le vote pour En marche, par lui-même, suffirait à faire reculer le FN. Il a fallu que le début de l’entre-deux tours s’avère un peu plus tendu, pour qu’on voit reparaître un anti – fascisme et un rassemblement des républicains, sur une base mémorielle passablement ostentatoire : manifestations sûrement sincères – pourquoi le parti de la réussite ne serait-il pas anti – fasciste ? – mais encore plus sûrement opportunistes.

Nous ne voyons pas de raisons d’apporter du crédit à cette conception propagée par En Marche et son créateur selon laquelle le catalogue d’objectifs et de mesures de mai 2017 serait à même de réduire l’influence du FN.

Prétendre faire reculer le FN à partir d’une politique étatiste, c’est prêcher une illusion. Avant d’être une force électorale, le FN est une force idéologique. Les idées du FN dominent les idées des autres partis, et à coup sûr celles de la République En Marche. Le seul parti qui en France puisse prétendre à l’hégémonie idéologique, c’est le FN. La réalité est donc inverse : pour être utile, une politique étatique doit pouvoir compter sur une bataille idéologique, laquelle ne semble pas pour l’instant être même envisagée par les macroniens pour autant qu’ils en soient capables.

D’autre part, soutenir que cette politique étatique devrait être essentiellement une politique économique est un contre sens auquel nous avons été habitués par le PS. Les observateurs simplement attentifs soulignent tous la part importante de l’« insécurité culturelle », des thèmes de l’identité, de l’immigration, etc. La politique de l’état doit s’emparer de ces thèmes, restaurer et relancer la laïcité, défendre les droits des femmes, ne plus tolérer que l’islamisme prépare et prolonge le djihadisme…

Quant à ces différentes mesures économiques, inspirées par l’idéologie de la troisième voie de Tony Blair et du social libéralisme, il n’est pas nécessaire de les discuter ici tant il est clair qu’elles ne peuvent nullement « faire disparaître les raisons de voter pour les extrêmes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

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