La réussite et le ressentiment (2): Election de Macron, adhésion ou vote contre ?

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Macron a-t-il été élu, pour employer le vocabulaire très problématique des spécialistes, à l’issue d’un vote « d’adhésion » ou d’un vote « contre », un vote de résistance au frontisme ?

Ce point est fondamental. La compréhension de cette élection par les citoyens et les différentes forces politiques, sociales et culturelles va être la toile de fond et l’élément subjectif clé du débat public dans les mois à venir et les prochaines années.

Dans un précédent article, nous avons rappelé que le succès impressionnant de Macron ne devait pas conduire à minorer la progression évidente et massive du Front national. Nous examinons ici à quel point la crainte de la deuxième est à l’origine du premier.

Dans l’immédiat, les élections législatives dépendent entièrement de la réponse que les électeurs vont donner à cette question. Les partisans de Macron répètent que les Français vont être cohérents et envoyer au parlement une majorité présidentielle ; les sondages semblent leur donner raison. Mais cela suppose évidemment une conjonction entre l’interprétation d’ « en haut », celle du nouveau président, et l’interprétation – ou plutôt les interprétations d’ « en bas », celles des électeurs Macron des premiers et deuxième tour dont les motivations sont très différentes.

L’interprétation de Macron est connue – nous y revenons plus loin : le vote contre a vocation à se transformer en vote pour. Plus Macron gagne en popularité, et plus il a de facilités à soutenir que la majorité présidentielle aura été élue sur le programme d’En Marche. A l’inverse, les électeurs tactiques de Macron, au second voire au premier tour, peuvent parfaitement revenir sur leurs positions antérieures, ou raisonner différemment en fonction d’une situation électorale toute autre.

Il faut dès à présent souligner que cette différence d’interprétation a tout pour se transformer en dissensus, et cela même si les macroniens réussissent aux législatives.

De la réponse à cette question vont dépendre, largement, les élections et le petit jeu partisan, mais aussi, différemment, le sort du mouvement pratique, social ou politique, la situation des subjectivités politiques, et l’état du conflit pour l’hégémonie idéologique. Lamentable par bien des aspects, la campagne pour l’élection du président, l’a particulièrement été sur le bilan et la compréhension des trois grands mouvements pratiques qui ont marqué le quinquennat Hollande, par ailleurs si peu remarquable.

Ces dernières années ont vu trois mouvements d’ampleur, d’orientation et de contenu totalement différents mais qui ont comme point commun d’avoir tous été des mouvements pratiques politiques et d’avoir suscité de nouveaux courants, voire de nouvelles formes politiques.

Le premier est le mouvement de « La Manif Pour Tous » réunissant conservateurs, anciens et nouveaux, et réactionnaires, dont l’influence, sinon la popularité, s’est largement diffusé au-delà du noyau des manifestants. Il a contribué notablement à renforcer le FN, la maladresse du gouvernement venant ainsi conforter l’hégémonie idéologique du frontisme dans la société. Ce renforcement du FN s’est effectué soit directement, avec l’invraisemblable Ludivine de la Rochère, soit indirectement, via l’influence de Sens commun sur la campagne Fillon. L’aversion de ce courant pour Macron est totale, voire ostentatoire chez nombre d’éditorialistes et de petit(e)s intellectuel(le)s : ses membres, pour la plupart, se sont refusés à suivre la consigne donnée par Fillon d’un vote Macron au deuxième tour, et ils n’acceptent pas de considérer comme un gage la nomination d’un ministre de l’Education nationale, certes conservateur sur le plan idéologique, mais connu surtout pour son opportunisme et sa docilité. De fait, par ce geste, Macron s’adresse plus aux auditeurs de Finkielkraut, qu’aux militants de Sens commun.

Le deuxième grand mouvement politique du quinquennat précédent est Je-suis-Charlie. S’il n’a trouvé aucune traduction organisationnelle précise – situation dans laquelle il n’est pas difficile de voir aujourd’hui les prémisses de la destitution du PS de son rôle de leader de la gauche gouvernementale – ce mouvement a suscité l’apparition ou le renforcement de plusieurs groupes ou courants humanistes, laïques, féministes, devenus de plus en plus actifs dans la bataille des idées. On peut sans risque soutenir qu’au deuxième tour la plupart des membres de ces courants ont soutenu Macron. Au premier tour, ils se sont probablement partagés entre En Marche et France Insoumise, ayant été écartés de voter PS par les positions surprenantes et pénibles de Benoit Hamon et de ses proches sur la laïcité et les droits des femmes. Tous ces courants partagent en effet une conception commune : pour combattre le FN, il faut combattre l’islamisme. Or sur ce point les positions de Macron, de ses ministres, en particulier, Philippe, Ferrand, Schiappa, et de certains candidats frappent par leur légèreté, leur équivoque, quand ce n’est pas leur concession à la démagogie communautariste. Le fait que ces courants n’auront pas de traduction partisane classique, et qu’ils ne seront que peu ou pas représentés au Parlement va les pousser à agir différemment. Il n’est pas certain que cela aille dans le sens d’une transformation du vote contre en vote d’adhésion.

En comparaison avec les deux premiers mouvements, le mouvement contre la loi El Khomri pourrait sembler relever du combat syndical et social classique. Pourtant il est aussi « en même temps » clairement politique. L’opposition frontale avec le gouvernement Valls se poursuit avec la dénonciation du PS sur tout le territoire, débouchant sur l’annulation de l’université d’été à Nantes du parti au pouvoir. Puis c’est l’expérience de Nuit debout qui rassemble une grande partie de l’extrême-gauche. Les plus radicaux des syndicalistes, nuitdeboutistes, zadistes… se retrouvent dans le « cortège de tête », ou dans des initiatives comme l’assemblée « A l’abordage » de Nantes. La majorité se reconnaît dans Mélenchon. Ce mouvement est évidemment antagonique avec Macron considéré d’ailleurs comme un des inspirateurs de la loi. Cette opposition est telle que les composantes du mouvement vont se diviser au deuxième tour, Mélenchon refusant d’appeler explicitement au vote pour le candidat d’En Marche, au contraire de François Ruffin, par exemple. Mais ce dernier, comme pour se faire pardonner, publie après l’élection présidentielle un texte incroyable dans le Monde pour détailler la « haine » que les classes populaires éprouveraient pour Macron. A coup sûr, s’il est un mouvement dans lequel le vote contre Le Pen a peu de chances de se transformer en adhésion à Macron, c’est bien le mouvent social et politique contre les lois dites « de réforme du marché du travail ».

Les grands mouvements pratiques ont une portée politique plus profonde et plus durable que les simples fluctuations de l’opinion publique. Ils ébranlent les rapports de forces en profondeur, engagent les subjectivités politiques, en un mot, frappent les mémoires. Il est facile de constater que deux de ces mouvements traduisent une opposition tranchée et explicite à Macron, le troisième étant au mieux réservé. Bref, envisagée dans l’optique des mouvements politiques les plus significatifs de la période Hollande, la distance est grande entre le vote contre le FN et le vote pour En Marche.

Macron s’est lui-même exprimé sur cette question, le 7 mai au soir, place du Carrousel :

« Je veux aussi ce soir avoir un mot pour les Français qui ont voté pour moi sans avoir nos idées. Vous vous êtes engagés et je sais qu’il ne s’agit pas là d’un blanc-seing. Je veux avoir un mot pour les Français qui ont voté simplement pour défendre la République face à l’extrémisme. Je sais nos désaccords, je les respecterai, mais je serai fidèle à cet engagement pris : je protègerai la République. »

De ce passage, qui ne se signale pas par sa limpidité, les commentateurs ont surtout retenu « il ne s’agit pas là d’un blanc-seing », qu’ils comprennent comme « vous ne m’avez pas donné un blanc-seing ». Pourtant le nouvel élu se contente d’une constatation objective sans en tirer de conséquences pour lui-même. Cependant la formule la plus importante est aussi la plus sibylline : « je sais nos désaccords, je les respecterai ». Que peut bien signifier ce « respect des désaccords », surtout opposé – pour une fois, c’est un « mais », pas un « et aussi » – à la défense de la République ? Et Macron le sait-il lui-même ?

Dans d’autres circonstances, face à un autre public qui ne s’en est toujours pas remis, un autre s’était contenté d’un « Je vous ai compris ».

Entre les deux tours, En Marche et Macron n’avaient ni réussi, ni réellement cherché à donner une forme concrète au « rassemblement des républicains », se contentant du service minimum, et préférant visiblement, tant le résultat leur semblait acquis, ne pas se sentir liés par des ralliements contre Le Pen. Une partie de l’entourage de Macron, qui n’avait pas appris assez vite et s’était formée à l’école du Parti socialiste, où l’on n’apprenait plus rien sauf la haine, faisait preuve d’un sectarisme et d’une arrogance fort peu rassembleurs.

Aussi bien, dès le 8 mai, au lendemain de l’élection, on pouvait entendre Jean Louis Bourlanges, candidat macronien, face à Gérard Miller, de France insoumise, soutenir que le deuxième tour avait validé le programme d’En Marche pour le premier tour. Les 66 % du deuxième tour étaient déjà oubliés; seul comptait le vote d’adhésion des 24 % dont il n’est pourtant pas certain que tous soutenaient le programme, notamment économique de Macron.

En réalité, entre le vote En Marche stricto sensu, probablement assez limité (autour de 15%), et le pur vote contre tel que Edwy Penel, par exemple, l’a explicité, s’étage une grande variété de votes tactiques : « Pour Macron, le plus à même de s’opposer à Le Pen », « pour faire bouger le système, sans pour autant adhérer au social libéralisme », « non seulement pour battre Le Pen, mais pour la battre largement » et bien d’autres. Dans notre « Journal du deuxième tour », nous avons collecté de nombreux exemples intéressants à relire aujourd’hui (1). De fait ces votes tactiques comprenaient quelque chose de plus que le seul vote contre, une dose variable d’appréciation positive de la candidature Macron dans la situation, qui ne valait pas pourtant adhésion.

L’IFOP indique, le 8 mai, sous le titre « Pas de vote d’adhésion pour Macron », que « Près de six de ses électeurs sur dix ont voté par rejet de son adversaire. C’est mauvais signe pour le nouveau président. »

Dans une enquête réalisée du 4 au 6 mai, IPSOS donnait la répartition suivante des motivations du vote Macron : 43%, opposition à Le Pen ; 33%, le « renouvellement politique qu’il représente » ; 16%, le programme ; 8%, la personnalité.

Finalement, les choses sont assez claires. L’élection de Macron est massivement un vote contre le FN. Il signifie aussi à un degré moindre le désir de renouvellement d’une classe politique discréditée. Sur ces deux points Macron a un mandat, sinon un « blanc-seing ». Quant à l’adhésion au programme social-libéral d’En Marche, elle est tout-à-fait minoritaire.

On voit ici un risque évident. Il est prévisible et logique que, dans un premier temps au moins, cette adhésion progresse, encouragée par l’impayable propagande audio-visuelle favorable au régime (sur ce point, on attendra pour le renouvellement). Les prochaines élections législatives enregistreront le niveau de ce progrès. Mais le risque de grand écart est maximal entre le vote contre et le vote d’adhésion. Ce grand écart, déjà accentué par les positions des mouvements pratiques et de leurs suites, évoqués plus haut, pourrait  se renforcer avec le développement de nouvelles subjectivités politiques ou culturelles. Il s’exprimera d’abord par des quiproquos. On a entendu par exemple certains partisans de Macron présenter l’ouverture à droite du gouvernement comme une sorte de traduction concrète du rassemblement. Mais les recrues de droite, à commencer par le Premier ministre, s’ils adhèrent au programme économique sont loin de s’être fait remarquer par leur efficacité contre les frontistes.

Or il y a, de toute évidence, un mandat que Macron a reçu personnellement des Français : faire reculer le FN. C’est à lui, et à lui d’abord qu’il revient de donner tort aux oiseaux de mauvaise augure comme l’anti-Charlie Emmanuel Todd qui prédit l’arrivée de Marine Le Pen en 2022.

Ce mandat, les Français sauront le rappeler à Emmanuel Macron.

Dans le dernier article de cette série « La réussite et le ressentiment », nous examinerons si, en l’état, la stratégie, et le programme de Macron sont à même de faire reculer Le Front National.

 

 

 

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