La réussite et le ressentiment (1): triomphe de Macron ou progression de Le Pen?

macron66Au lendemain de l’élection, l’heure est au triomphe, sous sa forme contemporaine, la « success story ». Cette histoire s’écrit vite et facilement. Macron, encore inconnu du grand public il y a peu de temps, s’est lancé seul, sans parti, a réussi à créer, en un an, un nouveau mouvement et à surpasser les deux partis historiques de la gauche et de la droite, renouvelant ainsi complètement le paysage politique. Il a pris la tête du premier tour et largement battu Le Pen au second. Sa jeunesse, ses qualités imposantes, son économie des moyens d’action, sa vitesse d’exécution, ses différences et ses succès renvoient à un registre connu de l’imaginaire national. La France politicienne ne manque pas de jeunes gens pressés ; mais ils sont plutôt vulgaires, conformistes, sans surprise, et d’échec en échec, finissent par ressembler à de vieilles vedettes oubliées du music-hall. Les « jeunes » leaders du PS et des Républicains, déclassés en un seul mouvement, font peine à voir.

Macron se distingue donc par sa réussite : « fortuna juvat audaciis », la fortune sourit aux audacieux, lisait-on autrefois dans les pages roses du Larousse. Cela tombe bien, puisque la réussite est littéralement le programme de Macron et de son parti. D’ailleurs cette élection a vu s’affronter des formules politiques simplicissimes : réussite pour Macron, ressentiment pour Le Pen, expiation des fautes pour Fillon, éternelle revanche pour Mélenchon. Autour de ces différentes formules s’unifiaient la personnalité du candidat, la motivation de ses supporters, l’état d’esprit d’un cinquième de l’électorat. La réussite est le trait structurant du narcissisme collectif des membres d’En Marche : ils veulent se voir comme des individus qui réussissent ou sont appelés à réussir ; ils sont prêts à se dévouer en offrant leur réussite à la France; leurs adversaires même devraient finir par se convaincre qu’un leader et un parti qui réussissent si bien ne manquent de rien pour faire réussir la France. Cette France d’ailleurs, à laquelle les deux présidents antérieurs faisaient honte, se découvre le huit mai dans la position des parents du premier de la classe le jour de la distribution des prix : le monde entier nous admire, une nouvelle fois ; nous avons du génie puisque nous avons Macron. Et donc Macron triomphe.

Evidemment Madame Le Pen, c’est un autre genre. Cette famille entêtée, violente et roublarde, a produit le plus important et le plus durable parti d’extrême droite que la France ait jamais connu, renvoyant les boulangistes, les ligues et partis fascistes de l’entre-deux guerres, et même l’Action Française au rang d’épisodes historiques secondaires. Le ressentiment a trouvé sa marque, c’est Le Pen. Non seulement le vote FN  a cessé depuis longtemps d’être une protestation mais l’adhésion aux idées frontistes tend de plus en plus à se transformer en une identification à un type unifié de personnalité psycho-politique. Est frontiste qui adhère à la marque Le Pen. Celui-là appartient au peuple du ressentiment. De ce point de vue, Madame Le Pen a parfaitement repris la boutique paternelle. Elle a consolidé l’adhésion à l’idéologie frontiste et relancé le mouvement, avec l’opération réussie de dédiabolisation. Elle a poursuivi avec succès la stratégie d’hégémonie idéologique, modélisée par Alain de Benoist, et qui se concrétise avec la lepenisation des esprits.

Avant même l’élection, elle avait réussi à prendre l’ascendant sur tous les autres candidats en faisant valider par les médias le pronostic de sa présence au deuxième tour. On a donc assisté à un cas typique de prophétie auto réalisatrice puisque les autres candidats, révant d’avoir à s’opposer à elle au deuxième tour, situation présumée leur garantir le succès, se sont combattus entre eux quand ils n’ont pas purement et simplement volé aux Le Pen leur vieux gagne-pain de la révolte contre le système. Cette bouffonnerie des candidatures anti système a tout simplement privé Le Pen non seulement d’ennemis, mais même d’adversaires, voire de concurrents : elle courait dans son couloir, sans que les autres fassent même semblant de la remarquer. Ainsi préservée des critiques, elle a pu se mettre en campagne, tardivement et mollement, présumant, à juste titre, qu’elle n’aurait qu’à se pencher pour récolter ce qu’elle n’avait pas semé, soit 7,6 millions de votes au premier tour, 21% des suffrages exprimés, un progrès de 800 000 voix par rapport au meilleur score du FN. Le Pen a dit la vérité lorsqu’elle a déclaré au soir du premier tour que la campagne allait pouvoir démarrer. Elle s’est effondrée lors du débat télévisuel, ce qui lui est reproché dans son camp par la fraction qui penche pour une alliance des droites dures. Il faut cependant souligner que le débat, centré sur les questions économiques, s’il a pu être éclairant sur l’amateurisme de Le Pen, a soigneusement contourné les points forts de l’idéologie du frontisme. Finalement le FN a progressé de 3 Millions de voix entre le premier et le deuxième tour. En 2002 Jean Marie Le Pen n’avait progressé « que » de 721 000 voix. Les progrès du FN sont massifs et impressionnants.

Alors, triomphe de Macron ou progrès de Le Pen ? Evidemment les deux points sont liés, le succès du leader d’En Marche ayant contribué à limiter l’avancée du FN. Mais jusqu’à quel point ?

Au premier tour, le succès de Macron a évité aux Français un face-à-face calamiteux entre Le Pen et Fillon, ainsi que le passage en tête du FN. Il avait été facilité par l’audience des idées de Mélenchon dans les classes populaires, et aussi par la reprise de la thématique anti-européenne par différents candidats qui privaient Le Pen de son monopole habituel en la matière.

Au contraire, au deuxième tour, Macron se retrouvait seul pour faire le travail, ce qu’il a plus ou moins reconnu en déclarant qu’il avait la « responsabilité de rassembler les républicains ».

Y a-t-il réussi ? Le score final de 66/34 est couramment présenté comme la preuve d’une certaine efficacité dans l’affrontement avec Le Pen. C’est un succès qui doit être reconnu sans détours, mais c’est un succès mitigé. Même si le « second parti de France » calculé par Mélenchon à partir de l’addition des abstentions et des votes blancs et nuls est une fumisterie et le signe d’une parfaite mauvaise foi, le nombre de votes blancs et nuls est impressionnant : 4 millions, 11,47% des votes. Mais le plus inquiétant est bien la manifestation au deuxième tour d’une importante réserve de votes d’adhésion à Le Pen cachés dans les différents votes du premier tour, notamment ceux de la droite.

Le reste est interprétation ; nous donnons notre sentiment. Macron n’a pas été fameux. Il a d’abord tardé à repartir. Curieusement on a pu apprendre de la bouche d’un membre de son équipe, que face à Le Pen « rien n’avait été préparé, par superstition, et parce qu’on ne savait pas qui serait au deuxième tour ». L’excellent article de Vanessa Schneider dans le supplément du Monde (06/05) sur la réaction du clan Chirac entre les deux tours de 2002 montre la même impréparation et le même cafouillage. Et encore Macron n’a-t-il pas l’excuse de l’imprévu. Dans un deuxième temps, il a tenté d’attaquer Le Pen sous l’angle de l’extrême-droite, et de la connivence avec le fascisme, notamment avec quelques initiatives mémorielles. Il aurait eu tort d’oublier cette donnée, tant la dédiabolisation a presque fini par imposer l’idée d’un FN simple parti populiste et protectionniste. Mais dans ce cas, quelques explications, précisément sur la dédiabolisation, et la forme nouvelle des mouvements d’extrême droite auraient été bienvenues. Enfin dans le débat, comme il a déjà été dit, il s’est à peu près contenté de la critiquer sur l’économie.

Trois choses ont surtout manqué, qui pourraient compter dans les mois et les années à venir. En premier lieu, Macron, pas plus que les autres candidats, n’a, ni au premier, ni au second tour, combattu le FN sur sa propre idéologie, autour des thèmes de l’identité, la nation, la sécurité. Il a pu, par exemple, évoquer la lutte contre le terrorisme sans mentionner explicitement ni le djihadisme, ni l’islamisme. Ses références à la laïcité ont été rares et équivoques. D’autre part, il a clairement échoué à s’adresser aux électeurs prêts à voter pour lui sans se rallier au social libéralisme. Enfin il s’est contenté du service minimum pour mettre en place ce rassemblement des républicains, qu’il appelait de ses vœux. Ce rassemblement s’est réalisé, mais difficilement et tardivement, sous la forme d’un front républicain non organisé, dont nous avons rendu compte ici, et qui devait fort peu à l’activité d’En Marche ou à la campagne de Macron lui-même. Nous examinerons ces éléments dans les deux articles suivants de cette série « Le parti de la réussite et le peuple du ressentiment »: « Macron, vote d’adhésion ou vote contre ? » et « Le programme de Macron est-il susceptible de faire reculer le FN ? ».

 

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