Voter Macron le 7 mai sans illusions mais franchement

CharliesecondtourLes sondages continuent à présenter comme vraisemblable le succès d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen. On remarque cependant que la prévision le plus souvent retenue tourne autour de 60/40, ce qui correspondrait à une progression considérable du FN.

Progrès du FN

Le Pen a enregistré au premier tour des progrès impressionnants en nombre de voix : 7,6 millions de voix soit 800 000 voix de plus par rapport au sommet précédent (deuxième tour des régionales de 2015). Par comparaison avec la présidentielle de 2012, elle passe de 17,9% à 21,4%. (1)

Si elles sont correctes, les prévisions attestent donc qu’au-delà de ce premier élargissement de l’adhésion aux idées du FN, MLP dispose d’une réserve représentée par des électeurs qui, s’étant abstenu ou ayant voté pour un autre candidat, sont prêts à voter pour elle au deuxième tour.
Cette situation est une rupture caractéristique de l’ère Marine Le Pen par rapport à la période de son père. Auparavant des électeurs ayant « exprimé leur mécontentement » au premier tour se refusaient souvent à voter FN au second. Aujourd’hui il y a banalisation et élargissement au deuxième tour.

Cet élargissement trouve d’ailleurs son symbole avec les appels ou ralliements de personnalités aussi douteuses que Christine Boutin, Ludivine de la Rochère, Marie France Garaud et Nicolas Dupont Aignan.

Cependant, en dépit des apparences, le FN ne s’attend nullement à conquérir le pouvoir en 2017. Son objectif est d’accentuer encore son hégémonie idéologique et culturelle sur le pays ainsi que la décomposition des partis politiques laquelle s’est d’ailleurs accélérée, dans la période récente, plus vite qu’il n’avait prévu.

Cette stratégie d’hégémonie idéologique du FN est ancienne et a trouvé son correspondant théorique dans les textes et l’activité d’Alain de Benoit. La conquête du pouvoir par le FN ne commence pas avec les élections mais avec la domination idéologique. Les idées politiques du FN dominent, c’est-à-dire qu’elles dominent les autres idées politiques. Le FN domine en matière idéologique, c’est-à-dire qu’il domine les autres partis, même supérieurs à lui sur le plan électoral.

La « lepenisation des esprits » a encore progressé. Le FN est présent dans les têtes et dans les votes, même lorsqu’il est absent sur le plan organisationnel, d’où vient que l’organisation d’une riposte sur le plan local est si difficile : l’extrême droite est littéralement insaisissable.

 

Or ce progrès de l’hégémonie idéologique du FN s’est poursuivi pendant la campagne. On a pu constater en effet que les trois candidats venus de la gauche s’efforçaient de contourner les thèmes considérés comme des points forts du populisme nationaliste d’extrême droite : l’identité, l’immigration, l’islamisme, la sécurité, le terrorisme. Les programmes ont été proposés en vase clos, comme s’ils étaient destinés à des publics déjà acquis. (2)

Cette méthode d’évitement de la confrontation s’est révélée bénéfique pour Macron et Mélenchon, mais fatale à Hamon. En tout cas, elle n’a pas fait reculer Le Pen. Et elle suscite une campagne du deuxième tour totalement différente, une confrontation non préparée entre Macron et Le Pen. Si Le Pen dépassait les 40%, l’aventure de Macron serait bien ternie. Le tout nouveau costume de président arborerait un énorme accroc : du candidat ayant supplanté Le Pen au premier tour, il passerait au statut de responsable d’une nouvelle et peut-être ultime progression du frontisme dans l’opinion.

Dérives

Dès le lendemain du premier tour, l’issue probablement favorable de la campagne a été mise à profit par certains, à droite comme à gauche, pour se livrer à des dérives sur le thème « nous nous opposons à Le Pen mais nous refusons de voter Macron ». Clarifions d’emblée ce point : dans une telle situation électorale, le vote blanc signifie « je ne veux pas choisir » ; en aucun cas, il ne traduit un vote contre Le Pen et ne peut être le vote d’un opposant à Le Pen.  Le seul vote contre Le Pen, c’est le vote pour Macron. Les fanfaronnades sur le thème « l’opposition au FN est dans notre ADN », ou « J’ai écrit un livre sur le sujet dès 1995 » prêteraient à rire si le sujet n’était pas sinistre.

La diversité des votes au premier tour était parfaitement logique. Mais les choses sont bien différentes au deuxième tour. A tout le moins, ce qui peut être compris, sinon accepté, venant d’un électeur en particulier, ne peut l’être, s’il émane d’un responsable ou d’un mouvement tout entier. Il y a une semaine nous écrivions ceci : «Nous ne voulons pas croire que les palinodies sur le vote pour Macron puissent être le produit d’un calcul minable visant à lui interdire un franc succès face à Le Pen. En particulier l’impressionnante campagne de Mélenchon a très probablement permis de détourner des électeurs du vote Le Pen. La prolonger par une contribution visible, indiscutable à l’élimination du frontisme au deuxième tour mettrait La France Insoumise dans la meilleure position pour les législatives ». Aujourd’hui, après la publication de la consultation des insoumis, il faut bien se résigner à considérer ce refus d’appeler à voter Macron au moins comme une erreur tactique.

Certes la grande majorité des électeurs de Mélenchon sont des démocrates dont il faut espérer qu’ils ne suivront pas les militants de « France insoumise » et qu’ils voteront Macron. Mais le vote « ni-ni » n’aura pas d’autre effet que de constituer une réserve indirecte du frontisme. On aura ainsi rendu plus difficiles les futurs rapprochements, et sacrifier  les combats à venir  aux ressentiments du présent !

La seule façon de limiter les progrès de l’idéologie frontiste est d’aller au-delà d’une victoire électorale minimale. Un objectif simple et accessible est de limiter autant que faire se peut la progression de Le Pen entre les deux tours. Le vote pour Macron doit être « franc et massif » ; il ne doit pas être résigné mais engagé.

Rassemblement

Du côté du candidat, il faut d’abord porter au crédit de Macron de nous avoir évité la perspective cauchemardesque  de voir finalement s’affronter Fillon et Le Pen, cas de figure initialement prévu, mais aussi l’humiliation d’un passage en tête de Le Pen au premier tour, perspective qui se dessinait depuis 2014. Cette indignité, quoi que nous pensions de Macron et de ses idées, c’est lui qui nous en a préservés et personne d’autre.

Mais il doit maintenant obtenir sensiblement plus que le double de voix par rapport au premier tour. Il ne peut se contenter d’appeler ses nouveaux électeurs potentiels à se rassembler sur ses positions initiales, d’autant plus qu’une fraction consistante de son électorat du premier tour a déjà effectué un vote tactique. Cela reviendrait à leur forcer la main et à refaire l’erreur de Chirac en 2002.

Macron a tardé à reconnaître cette situation et surtout à la traduire en perspective politique. Il y arrive finalement avec le thème du « rassemblement des républicains » dont il porterait la responsabilité, le passage de la « résistance » à la « renaissance », et la critique du FN comme force d’extrême droite notamment à l’occasion des commémorations.

Il y a là certainement un progrès. Jusqu’à maintenant la « renaissance » -ie le programme social-libéral- était supposée remplir à elle seule les conditions de la « résistance » à l’extrême droite, vieille erreur économiciste, partagée à droite comme à gauche, dans laquelle s’illustrèrent Lionel Jospin, François Hollande et, finalement tout le PS. On reconnaît maintenant la nécessité d’une « résistance » à l’extrême droite. Nous verrons combien de temps durera cette salutaire réorientation.

Il est cependant impossible de se voiler la face devant certains aspects du contenu de cette « résistance ». Le combat contre l’extrême droite ne peut pas ne pas opposer deux conceptions politiques du monde. Il ne doit pas chercher à contourner les thèmes considérés comme difficiles, et que tout le monde connaît : l’identité, le peuple, la nation, la sécurité. Il faut faire reculer partout l’autoritarisme, le racisme, la xénophobie. Il faut rappeler sans cesse que la lutte contre l’extrême droite nationaliste est inséparable, et même conditionnée par la lutte démocratique contre l’islamisme qui est aussi une idéologie d’extrême droite. La résistance au djihadisme , l’opposition à l’islamisme, la critique du communautarisme sont des conditions sine qua non pour reconquérir les électeurs FN.

Le discours de Macron à la Villette a comporté des passages inquiétants sur ce point : formule maladroite pouvant se comprendre comme une validation de l’interdiction de critiquer les religions ; absence de dénonciation explicite de l’islamisme ; oubli général de la laïcité ; défense des droits des femmes limitée aux critiques de l’extrême droite.

Du côté des nouveaux électeurs de Macron, ils n’ont nul besoin de se mettre « en marche » et de devenir des partisans du social libéralisme. Ils peuvent parfaitement rejoindre Macron en restant sur leur position.

Le vote Macron pour éliminer Le Pen, sans se rallier au social-libéralisme, sans cautionner le programme d’En Marche, sans illusions, est parfaitement légitime. C’est même à vrai dire le vote le plus démocratique, guidé par le seul souci de l’intérêt public et non la défense d’intérêts particuliers.

Nous voyons bien que ce vote est difficile. Il l’est pour nous. On voudrait aujourd’hui oublier Je-suis-Charlie. On voudrait que 2017 oublie le legs de 2015 et 2016. Mais ce ne sera pas le cas.

Difficilement, tardivement, le rassemblement des républicains se met en marche.

La campagne du second tour est menacée par le sectarisme et le triomphalisme qui sont partout chez eux. A nous d’imposer, par un vote massif pour Macron, une autre orientation, et de faire en sorte qu’elle devienne, au contraire, le premier temps de la reconquête des esprits sur l’idéologie frontiste.

(1) Résultats des Le Pen aux 1ers tours des présidentielles : 14,38% (1988), 15% (1995), 16,86% (2002), 10,44% (2007), 17,90% (2012)

(2) Voire notre contribution « Après le débat du 20 mars, cette gauche qui ne se bat pas »

https://wordpress.com/post/collectifculturecommuneblog.wordpress.com/863

(3) Voir notre « Journal du 2ème tour »

Ces notes sont centrées sur la mise en place du rassemblement des républicains contre le FN.

https://wordpress.com/post/collectifculturecommuneblog.wordpress.com/883

 

NB : Le présent texte reprend des éléments d’une version précédente publiée au lendemain du premier tour. Il a été écrit et publié le 03/05/2017 avant le débat Macron/Le Pen

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s