Fascisme « islamique » ou « islamiste »?

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A partir du livre de Hamed Abdel-Samad

Islam/islamisme, la distinction des deux réalités – la deuxième religion du monde et l’idéologie politique meurtrière – est un point clé, non seulement du débat interne des démocraties, mais aussi des relations entre les peuples et les cultures.

On sait que, récemment, François Fillon, suivant en cela une pente qui rapproche toujours plus la droite radicalisée de l’extrême-droite, a confondu « totalitarisme islamique » et « totalitarisme islamiste », s’attirant les critiques d’Abdennour Bidar (1).

Le livre de Hamed Abdel-Samad « Le fascisme islamique », récemment publié en français traite précisément de cette question. Abdel-Samad ne manie pas l’équivoque comme Fillon. Au contraire il prétend soutenir que le fascisme islamiste est bel et bien un fascisme islamique. Cette thèse est explicite ; ainsi, page 167 : « ma thèse centrale peut se résumer ainsi : « Les caractéristiques fascisantes de l’islam ne sont pas apparues avec la montée des Frères musulmans, elles sont en fait ancrées dans les origines historiques de l’islam» ».

D’origine égyptienne, ayant abandonné l’islam et pris la nationalité germanique, Hamed Abdel-Samad est un spécialiste reconnu de ces questions en Allemagne. La publication de son livre en France a connu un destin significatif ; le premier éditeur – les Editions Piranha- a finalement renoncé à publier le livre en raison des risques en courus. C’est Grasset qui a courageusement repris et publié le livre.

D’un point de vue logique, le livre d’Abdel-Samad comprend en réalité deux thèses : la définition du djihadisme et de l’islamisme comme fascisme (affirmation d’un fascisme islamiste) ; le rattachement central, structurel de ce fascisme islamiste à l’islam comme religion (construction d’un fascisme islamique).

La première thèse est assez convaincante. Classer l’islam politique des ayatollahs iraniens, des Frères musulmans, ou des djihadistes contemporains dans la catégorie plus générale du fascisme permet de mettre l’accent non seulement sur certaines similitudes mais aussi sur des proximités qu’un certain anti-impérialisme a réussi à cacher pendant longtemps. Telle est par exemple la proximité des Frères musulmans ou du mufti de Jérusalem avec le fascisme italien et les nazis, qui permettent de voir en ce dernier un véritable hitlérien islamiste.

Il n’en reste pas moins que ce fascisme islamiste se singularise par rapport aux autres fascismes par la relation qu’il entretient avec la religion, l’islam.

Nous n’avons pas été convaincus par la démonstration d’Abdel-Samad sur ce point. Certes la référence à l’Islam est non seulement centrale , mais, d’une certaine façon, quotidienne, dans la propagande et l’action de l’Etat islamique, et du djihadisme contemporain en général. Néanmoins il faut démontrer que cette référence fonctionne bien comme une continuité si on veut soutenir, comme l’auteur, que l’Islam ne pouvait échapper à son destin fasciste. Il y a deux manières, pour un système de références idéologiques ou culturelles, de briser une continuité : en mélangeant ces premières références à d’autres sources ; en leur faisant subir une transformation radicale ou un détournement. La culture et l’idéologie sont les domaines par excellence de la secondarité (Pierre Legendre), du « vol d’ancêtre ».

Concrètement le Coran et les hadîths comprennent de nombreux énoncés, et des traits anthropologiques caractéristiques qui sont récupérés par les islamistes : la violence, la guerre, le djihad, le racisme, l’anti-sémitisme notamment. Mais cela ne démontre pas qu’il y aurait une continuité essentielle entre l’islam et le fascisme islamiste.

Prenons un seul exemple, mais central : le djihad. En tant que guerre contre les infidèles, le djihad est une notion importante de l’islam. Poser que l’islam serait « une religion de paix », et le djihad une opération de maîtrise de soi est soit un voeu pieux, soit l’expression d’un banal wishful thinking.

Pour autant, il existe, au moins, deux différences majeures entre le djihad traditionnel et le djihadisme contemporain.

En résumé, dans la tradition islamique, c’est l’islam qui fait le djihad ; chez les contemporains, c’est le djihad qui fait l’islam. Dans la tradition, le djihad est un moyen d’expansion ou de défense de l’islam ; il est au principe des relations entre le monde de l’islam et le monde extérieur ; il peut être symbolisé comme une technique de travail sur soi. Mais dans tous les cas, il ne saurait être premier par rapport à la religion. Un bon musulman peut être conduit au djihad, mais il est d’abord un bon musulman. Dans la conception contemporaine, au contraire, la guerre est première par rapport à la religion. La situation des recrues françaises, ou européennes, qui ont affirmé leur bay’a, leur allégeance à l’Etat islamique, en est la parfaite illustration : ils doivent choisir entre les attentats et l’hijra (partir en Irak/Syrie), c’est-à-dire, dans les deux cas, entrer dans l’armée de l’Etat islamique. On comprend aussi que le recrutement de voyous aptes au terrorisme soit favorisé par rapport à celui de simples croyants. La société de l’EI est une armée. L’EI n’est pas une secte religieuse qui aurait développé un état et construit une armée de terroristes. C’est une force armée qui développe sa propre religion en détournant l’islam, et en ne se reconnaissant aucune autorité spirituelle extérieure. Le djihadiste n’est pas formé par l’islam, mais par le djihad, c’est-à-dire par une idéologie djihadiste qui fixe elle-même les données de doctrine et d’autorité religieuse. Particulièrement représentatif sur ce point est la « Jurisprudence du sang » d’Abou Abdallah al-Mouhazir, texte de référence de l’Etat islamique que nous avons déjà commenté (2). L’Etat islamique fabrique, pour ses besoins de guerre, sa propre jurisprudence. Autrement dit il produit de la religion sous couvert de l’islam.

La deuxième différence est tout aussi importante. Dans la conception traditionnelle, le djihad pointe sur la relation entre le Dar al Islam et le Dar al Harb, entre le monde islamique et celui des kâfirs, des mécréants. Certains juristes ont prétendu légitimer un djihad interne au monde de l’islam, contre les hérétiques, les déviants, en particulier contre les chiites. Un tel déplacement signale ce que les Occidentaux comprennent comme le passage de la guerre sainte à la guerre des religions. Ibn Tumart et Ibn Taymiyya (1263-1328), principal juriste de l’école hanbalite, ont préconisé un tel djihad ; ils sont à ce titre les références lointaines des djihadistes actuels. Mais, à l’époque contemporaine, c’est Sayyid Qutb qui a introduit une innovation décisive. Pour lui, l’oumma, la communauté des musulmans, est retombée dans la Jahiliyya, l’état d’ignorance propre aux tribus arabes avant Mahomet. L’oumma n’est plus la base de départ du djihad ; avec les contemporains, elle en devient l’objectif. Pour les fanatiques de l’Etat islamique, l’oumma n’a pas d’autre existence qu’eux même et elle s’étend et se recompose grâce au djihad. Le djihad contre les musulmans, caractéristique de l’idéologie djihadiste contemporaine, est préparé, prototypé, en quelque sorte, par le takfirisme. Le takfir, c’est l’équivalent de l’excommunication, l’expulsion hors de la religion et de la communauté, de ceux que l’on soupçonne d’infidélité. Le djihadisme est un takfirisme généralisé et poussé aux extrêmes. S’exercer au takfir, c’est la première activité des apprentis terroristes qui la tournent d’abord contre leurs proches, familles, amis.

On comprend facilement que l’inversion des relations entre djihad et islam, et le retournement du djihad contre les musulmans sont deux traits qui se combinent. Mener le djihad, c’est produire une nouvelle religion qui prend la place de l’islam réel, et combattre toujours plus les musulmans.

S’il est donc concevable de parler d’un fascisme islamiste, et si l’hypothèse d’un fascisme islamique n’est pas à écarter a priori, l’islamisme et le djihadisme contemporains ne peuvent être définis comme un tel fascisme islamique. Il est plus approprié et plus judicieux de parler de fascisme islamiste.

Cette distinction nous emmène assez loin. Elle permet de reprendre à nouveaux frais le débat sur le « pas d’amalgame », mot d’ordre crucial de Je-suis-Charlie. Tout un courant a entendu, surtout à droite, remettre en cause ce « pas d’amalgame », en révélant de prétendues causes lointaines, islamiques, de la barbarie terroriste. Prenant à la lettre l’idéologie des djihadistes, ils se récriaient à propos de la formule « Tout cela n’a rien à voir avec l’islam ». Nous avons déjà souligné, ici même, dès février 2015 (3), que cette formule ne pouvait être comprise comme une négation de la référence islamique des terroristes. Elle signifiait simplement « Pour moi, musulman, ces actes sont inacceptables et ne correspondent pas à ma religion ». De la même manière, l’insistance sur le thème des « musulmans, premières victimes des djihadistes » – bien que totalement déplacée dans le contexte immédiat des attentats – venait rappeler que les djihadistes, cherchant à reconstituer l’oumma par la guerre, visaient d’abord les musulmans.

Cette analyse trop rapide ne permet évidemment pas de vider la question du rapport entre l’islam, d’un côté, l’islamisme et le djihadisme, de l’autre (4). Reste en particulier à comprendre – comme Bidour y engage les musulmans – pourquoi la religion islamique ne donne pas à ses croyants les instruments nécessaires pour résister aux excroissances fondamentalistes et aux détournements criminels. Nous pouvons cependant conclure qu’en dépit de ses qualités, le livre de Hamed Abdel-Samad n’établit pas la thèse du fascisme islamique. Nous continuerons à parler de fascisme islamiste.

  • Abdennour Bidar, « Islamique », « islamiste », la fâcheuse confusion de François Fillon

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/election-presidentielle-2017/20161129.OBS1885/islamique-islamiste-la-facheuse-confusion-de-francois-fillon.html

  • Sur Abou Abdallah al-Mouhazir, voir notre article :

https://collectifculturecommuneblog.wordpress.com/2016/02/05/un-inspirateur-meconnu-de-letat-islamique/

  • Cf le texte « Sur le djihadisme salafiste et le mouvement du 11 janvier »

https://collectifculturecommuneblog.wordpress.com/2015/02/20/sur-le-djihadisme-salafiste-et-le-mouvement-du-11-janvier/

  • Pour approfondir la question du djihad :

https://collectifculturecommuneblog.wordpress.com/2016/02/20/djihad-djihadisme-serie-sur-la-guerre-que-nous-fait-daesh-1/

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