Stratégie de Daesh: l’extinction de la « zone grise »

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Le dernier numéro de Dabiq – la revue en ligne de Daesh en version anglaise – comprend un article intitulé «L’extinction de la zone grise». Ecrit après les tueries des 7 et 9 janvier, ce texte donne des précisions sur la stratégie du groupe djihadiste en général, et sur le rôle qu’il attribue aux activités terroristes sur le sol des pays occidentaux.

Nous résumons d’abord cet article.

La notion centrale de cette stratégie est l’idée d’une polarisation entre l’Occident (les «croisés») et Daesh. L’extinction de la zone intermédiaire ou grise est à la fois un effet de cette polarisation et un objectif du djihadisme salafiste. Dabiq en résume ainsi les étapes: début de «l’extinction» avec le 11 septembre (Ben Laden comme Bush énoncent la théorie des deux camps); renouveau de la zone grise avec les printemps arabes, période marquée par la confusion, du point de vue djihadiste; transformation radicale de la situation et re-polarisation avec la création de l’état islamique. L’antagonisme évoluerait: après le 11 septembre, il oppose les croisés à l’oummah (communauté des musulmans) divisée; aujourd’hui, c’est «croisés versus Daesh». La zone grise comprendrait donc tous ceux qui refusent l’allégeance au califat.

Si les tueries de janvier en France ont suscité une réaction aussi importante, c’est en raison de «l’atmosphère internationale de terreur» générée par Daesh. L’article rappelle l’allégeance de Coulibaly au califat et fait son éloge. Le temps est venu de détruire la zone grise partout et de faire respecter l’obligation de tuer ceux qui moquent le prophète. Pourtant – continue l’article- des apostats, qui ont abandonné la zone grise pour rejoindre les mécréants, soutiennent «Je suis Charlie». L’article menace des dignitaires musulmans et des intellectuels, y compris islamistes, qui ont condamné les attentats.

Bientôt les musulmans d’Occident vont se trouver devant un choix: soit adopter la religion chrétienne, soit accomplir leur hijra dans l’état islamique. La création du califat pose problême à tous ceux – notamment dans les anciens partis djihadistes – qui s’évertuent à traiter avec les forces de la zone grise, tels les démocrates ou «sécularistes» anti-Assad qualifiés d’apostats.

Dans le même numéro, un autre article avait attaqué un message de Zhawahiri, le leader d’Al Quai’da, à Morsi, le Frère musulman alors chef du gouvernement égyptien. Ce message – d’après Daesh- illustrait parfaitement la trahison de certains djihadistes qui se compromettent avec les représentants de la zone grise. Il n’existe aucune possibilité d’une position intermédiaire ou neutre pour les djihadistes du monde entier.

Nous avons essayé de résumer correctement cet article. Examinons quelles leçons peuvent être tirées de cette stratégie d’extinction de la zone intermédiaire.

1/ La politique de Baghdadi – le leader de Daesh- qui revient à élargir considérablement le camp de son ennemi tout en réduisant le sien propre est clairement aventuriste. Elle dresse contre lui l’Arabie saoudite et l’Iran, la Jordanie et le Hezbollah, les forces occidentales et les djihadistes salafistes concurrents. Les revers en cours de Daesh, en Irak (Tikrit), et en Syrie (Alep) en sont une conséquence. Soit Daesh change de stratégie, soit il sera battu. Il y a loin cependant des revers actuels à une défaite définitive.

2/ La stratégie d’extinction de la zone grise éclaire bien l’objectif que poursuit Daesh en Europe. Comme nous l’expliquions dans notre premier texte, il s’agit bien d’une guerre, avec des objectifs sur le terrain occidental, et non pas des attentats terroristes «habituels» pour soutenir certaines revendications ou obtenir des résultats ponctuels. Aussi délirant que puisse être l’obectif de convertir les populations européennes, c’est bien le but stratégique affiché de Daesh, correspondant d’ailleurs à sa mentalité apocalyptique. Daesh n’est évidemment pas l’ennemi qu’ont choisi les hommes libres. Il est le type même de l’ennemi indigne; mais il en est un. De ce point de vue, il y a une continuité entre les horreurs perpétrés contre les yézidis, les coptes, les chiites, et les tueries en Europe contre les hommes de culture et les juifs.

3/ En dépit des tentatives maladroites de Daesh pour présenter l’ampleur de la riposte en France comme un effet de la terreur qu’il inspirerait, le groupe a du mal à cacher son dépit. Comme l’a dit Sloterdjik, « La France a eu de la chance de connaître un réveil aussi vif qu’important». On l’imagine: ce réveil n’est pas vraiment du goût de Daesh qui ne l’avait pas prévu. Il traduit non seulement la pugnacité psycho-politique des populations en Europe, mais aussi la persistance et l’extension de la dite zone grise. En réalité le mouvement du 11 janvier est bien un autre revers pour Daesh.

4552555_6_889c_manifestation-en-hommage-a-la-tuerie-de_dba885e3ddc983be8dffcc1a2862cf954/ Une dernière leçon de cet article doit être relevée. A juste titre, le mouvement du 11 janvier a insisté sur le refus de l’amalgame. L’amalgame est précisément ce que Daesh espère et tente de susciter. Il importe d’autant plus de faire la distinction entre l’ennemi et l’adversaire, de séparer djihadisme salafiste et islamisme. A fortiori, les musulmans ne doivent pas être confondus avec l’islamisme ou le djihadisme terroriste. Ce type de discernement, caractéristique de l’esprit du 11 janvier, est fondamental pour combattre Daesh.

 

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